8 septembre 2024

:: EN PRISON ::

[ publié premièrement dans l’Imposte #3 de septembre 2024 ]

L’air de course qu’avait pris les premiers mois lunaires de l’année, ont trouvé à l’équinoxe un corps rompu et un esprit déphasé. Au chaos des sens s’ensuit presque toujours le désir de comprendre les origines du maelstrom pour en saisir les remous qui l’ont provoqué…
Tentative d’épilogue à ces divagations :

Le maton confortablement niché dans notre mirador intérieur, aux yeux qui surveillent, à la voix qui assène, entretenu docilement par nos soins et à nos frais est le fruit d’un conditionnement si puissant que même lorsque le phénomène est conscientisé, l’effort pour se dégager de son joug serait comparable à deux corps siamois qui tenteraient de s’arracher l’un à l’autre pour recouvrer leur individualité.
Est-ce seulement possible ?
Cette tyrannie de l’intime est-elle innée, héritée, inculquée ?
Dans une société (utopique ?) où la volonté de contrôle ne serait pas un but recherché, se trouve-t-il des individus préservés de cet inquisiteur du for(t) intérieur ?

Si la bienveillance et le respect sont des pré-requis à une expérience communautaire pérenne, l’obéissance est une loi qui s’est pernicieusement insinuée dans les valeurs humaines, de façon si insidieuse qu’il semble que -à l’exception de quelques cas isolés (qui confirmeraient donc la règle ?)- il n’y ait plus besoin de dresser de tribunal, puisque le dressage est opéré à la racine et qu’il est transmis naturellement sans presque plus qu’aucune instance supérieure n’intervienne.

Les injonctions pour tendre à la conformité sont devenues peu à peu simples signaux puis règles tacites intégrées sans révolte. Entre le consentement et la cession se trouve l’insistant harcèlement.
L’espion de chair n’a plus que figure de symbole, les objets de contrôle ne sont plus qu’objets de rappel : leur substance s’est fondue en nous. Les rassurantes portes, l’obscurité de la nuit et l’intimité de l’isolement qui préservaient des regards extérieurs, transforment soudainement l’espace privé en zone d’autant plus à découvert qu’il n’y a plus matière à parasiter la surveillance intérieure.
Ainsi même lorsque l’on se tient éloigné de tous les biais sociaux en créant ses propres systèmes, en développant une autonomie, le jugement n’est plus à craindre du dehors, mais de cette part de nous dont nous avons été dépossédée et qui cherche, même dans les choses qui ne tiennent qu’à nous, à appliquer ces lois, ces codes, cette discipline et ces sentences qui ne nous appartiennent pas.

Nous voici maintenant conscients de notre monstruosité. Entravé d’un soi-siamois dont on aimerait se libérer mais dont le regard et la voix rappelle à l’ordre sans cesse.
S’extraire de cet engrenage dont le bon fonctionnement s’appuie tant sur une auto-discipline que sur l’exemple à suivre donné par un groupe social et agir autrement relève d’une lutte et d’une attention constantes.
D’une lutte car cet acte entraîne le sentiment de culpabilité face à un tribunal fantôme, spectres que l’on élucubre à partir de projections propres, de peurs et de phantasmes.
Si l’enfer est bien les autres, dans l’univers tangible, il reste encore au diable un avocat.
Aussi vaste soit notre univers, les autres qui s’y trouvent ne sont que des parts de nous, tour à tour chiens de garde, juge, et bourreau, face auxquels nous restons sans défense.
D’une attention, car à cette lutte constante répond un besoin de paix de temps à autre, qui réside ici dans l’invisibilité. Et qu’il est reposant de se fondre dans une masse dont le regard ne nous met pas dans une case, dans une cellule. Que correspondre à un modèle nous assure l’agrément de tous et la mise en sourdine de notre police de la pensée. Et que ce besoin de repos tend à une glissade facile dans le corps d’un automate quand le notre nous fait défaut.

… Il en va de notre intégrité et de notre essence autre, de conserver l’instinct primitif qui a animé l’enfant que nous étions -celui qui n’a pas encore connu les bâtons qui font courber les dos ou bien (re)dressent- pour qu’au juge qui s’est immiscé en nous s’oppose toujours l’élan premier, la voix authentique qui nous rappelle de rester nous-même.


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