« L’ÉVASION »
Apprenez qu’une grande partie de ces textes destinés à ceux qui me font l’honneur de leur lecture sont écrits, non pas sous le coup de l’inspiration (plutôt du coup de sang), mais le plus souvent lors de moments de latence, comme lors de voyages en train qui ponctuent régulièrement semaines et mois. Ainsi il me faut cuisiner quelque chose avec la loterie des états d’âme du moment régulièrement houleux et tourmentés) et un contexte propre au transport en commun (la promiscuité d’une multitude inconnue, son agitation, ses énergies).
Pardonnez moi donc d’avance si de temps à autre les épices de ce plat ont le goût du souffre
ou du monoxyde de carbone.
Le fait est que dans un train, contrairement au principe de la marche, où les paysages évoluent parce que nous mettons en mouvement notre corps, et avec laquelle les idées se développent
et s’aèrent parce que nous même progressons dans un espace, ici c’est le paysage qui défile et
bouge pendant que nous restons immobiles. Par rapport à notre environnement : admettons que la
marche est active en opposition avec notre assise dans un wagon. Dans le premier cas c’est un peu comme si nous faisions rouler la Terre sous nos pieds, dans le deuxième, c’est la Terre qui nous roule…
…Et ses décors se déroulent comme la pellicule d’un film devant nos yeux de spectateurs, invitant certes à la contemplation, mais alors que la marche tendrait à pousser nos idées « vers l’extérieur »,
l’observation immobile des paysages qui se succèdent inviterait plutôt celles-ci à se développer
« vers l’intérieur », obligeant, si l’on y est sensible, à une certaine forme d’introspection.
***
Et maintenant dans ce wagon il me revient en tête ce gigantesque cadran numérique, placé au-dessus du musée d’Art et d’Histoire de Genève, qui affiche un décompte avant la fin du monde.
Une oeuvre d’art : “Big Crunch Clock”. … La fin du monde ? Laquelle… ?
Ici : celle de l’astre solaire, impliquant la fin du système qui l’accompagne. Il va de soi que les planètes qui s’y trouvent seraient déjà dans un piètre état, dans l’éventualité où elles auraient elles-même survécu jusque là. Drôle de vanité et d’ironie pour l’être humain, que de se “rassurer” d’une certaine manière, et de placer la fin si loin… Et le nombre astronomique du cadran de décroître à une vitesse vertigineusement folle cependant, car paramétré en milliseconde.
Nous voilà donc lancés dans la course d’un oppressant décompte vers une fin qui ne nous concerne pas. Nions encore une fois les problématiques de notre temps pour se gargariser de celles sur lesquelles nous pouvons bien projeter tout et n’importe quoi : il n’y aura pas de conséquences. La démarche artistique devrait toujours déranger et transgresser. Elle doit interroger. Si ce chronomètre-en-sens-inverse a pour lui de nous rappeler que nous sommes peu de chose, il nous dédouane aussi de toute possibilité
d’implication dans quelque chose qui se situerait à notre échelle, et serait à notre portée :
Et avant l’effondrement du soleil sur lui-même, quid de l’effondrement tout court ?
Si l’on s’est permis de lancer ce Big Crunch Clock sur un départ symbolique à -5 milliards d’années (on n’est pas à 1000 ans près…), il serait drôle (drôle ?) d’imaginer un gros sablier contenant à la louche quelques années de sable en stock, la fin de son écoulement relevant d’un aléatoire “à peu près”.
Une équa(s)tion d’actualité, à inconnues multiples, emprisonnée dans un symbole vieux comme le temps.
…Mais le temps d’évoquer ces idées et le cadran affiche un autre chiffre déjà loin :
et oui, les millièmes de secondes, ça passe vite.
Alors que le futur lointain où il arrivera à “0” nous détache donc tout un chacun de la supposée fin,
sa cadence présente n’est pas sans nous rappeler la frénésie de nos existences : la fuite en avant du lapin blanc connecté, toujours en retard, toujours pressé, compressé par une mission absconse qui, si dans le roman de Lewis Carroll était encore et seulement en prise avec la trotteuse de sa montre à gousset,
est à notre heure à la merci d’une ingénierie régie par des impulsions électriques imperceptibles à l’œil nu, comme sur ce cadran qui contracte les secondes en un millième de celles-ci, et réduit par la même fraction : attention, intention et action…
Au-delà d’une certaine vitesse de calcul nos cerveaux ne sont plus en mesure d“appréhender”. Ils ne sont plus en mesure de comprendre non plus, ni lors de donner du sens, encore moins d’en trouver.
***
Et voilà que le train arrive en gare et qu’il est temps… … …
Publié dans Humeurs



