:: DE L’ANONYMAT ::
[ publié premièrement dans l’Imposte #4 de janvier 2025 ]
Nommer rassure. Donner son nom atteste d’une identité, d’une affiliation, socialement parlant. Le déguiser ou le cacher induit une volonté d’omettre ou de taire qui nous sommes, avec l’intention prêtée d’avoir quelque chose à se reprocher… jamais celle de se protéger. La suspicion en défaveur de la bienveillance.
Comme si le nom était le sésame magique pour la pleine (re)connaissance de ce qui nous fait face.
[[[ Est-ce que ce qui n’a pas de nom, peut être ? ]]]
Anonyme n’est pas pour autant impersonnel. N’être personne en particulier n’empêche pas la présence d’une personnalité.
La substance d’une lettre est plus évocatrice de son auteur-e que son autographe.
Ouvrir les yeux. Tôt.
A l’extérieur, l’éclairage ne s’éveillera, lui, que dans une heure. D’abord froid et rougeâtre- l’arc électrique échaudé contamine doucement le sodium de l’ampoule – il prendra bientôt sa couleur de fauve ardent, comme une étoile mourante qui remonterait le temps, pour envahir les rues où les façades des maisons s’élèvent comme des remparts.
A l’intérieur, maintenir l’obscurité pour rester invisible. Inaperçue. Inconnue.
[Le surgissement de] l’inconnu suscite toujours un trouble : une curiosité anxieuse, à cheval entre le désir et la peur. Si cette source de perturbation ne disparaît pas comme elle est apparue – ou d’une quelconque manière pourvu que ce soit rapidement – de l’environnement, naît alors le besoin de l’apprivoiser pour la connaître, ou de la dominer pour la contrôler. Quelquefois de la nier pour maintenir l’illusion de sûreté de notre cadre.
L’indifférence est rare, car elle implique une forme de confiance.
La lumière est comme un appel, un signe de la main, un signe de vie.
IL est une vie qui rôde dans le noir et s’éclipse le jour venu,
fuyant ses ombres.
La lumière est son inconnue.
Il la chasse.
A la notion d “inconnu” se couple la nuance ambivalente d “étranger” : quelque chose qui n’est pas familier ou ne fait pas partie des habitudes, mais également quelque chose qui relève de l’ordre du bizarre [qui ne devrait pas être là]. L’inconnu relève donc du “dérangeant” : il met en désordre en même temps qu’il met mal à l’aise, provoquant une ou des réactions. Et comme le vide semble être une source d’attraction, l’inconnu va devenir un centre d’attention.
Résister à la traque comme à une guerre psychologique.
L’imprévisibilité des assauts garde le pouls en tension.
Une oppression omineuse.
Chaque fenêtre est un œil. Un œil grand ouvert de jour comme de nuit et où se dessinent sur la rétine les spectres de l’intime. Et l’on traverse le champ de vision comme un champ de bataille, car il n’existe pas de rideau aux pensées intrusives.
Les sens mis en éveil, par l’arrivée de cette chose qui bouscule un ordinaire et force malgré elle les regards, ont passé le stade de la crainte et du rejet. C’est alors que cet inconnu, faute de disparaître, attire, au point que ce qui le rejetait cherche alors à l’absorber.
Comme pour un greffon transplanté dans un corps,
le système [immunitaire] expulse ou intègre le corps étranger.
Cet inconnu qui générait une insécurité suggère maintenant une issue de secours, une passerelle pour fuir un quotidien ennuyeux aux allures d’impasse, un divertissement.
Il porte des lunettes de soleil et erre à la lune, en proie à une paranoïa que son voyeurisme alimente. Il aime voir mais ne pas être vu, agit dans l’ombre et se dissout à la lumière. Lâches engrenages d’un mécanisme religieusement binaire.
Jour Nuit
Bien Mal
Oui Non
Nom.
… Une bête de cirque.
L’inconnu ne passe incognito qu’au milieu des quidams.
Son paradoxe est de ne le rester qu’en compagnie d’autres qui ont le même statut, que là où l’inconnu se reconnaît, là où les anonymes se croisent, pour s’oublier instantanément.
Loin de tout, lorsque l’on est vu il n’est plus possible d’aspirer à l’inaperçu. Et s’il restait encore un peu d’ombre pour y abriter sa singularité, c’est à la lumière de sa lampe torche que le chasseur-voyeur désœuvré et avide d’âmes fraîches la braconne.
Non, ça il ne le comprend pas.
Il lui faut s’introduire où il n’est pas, contrôler ce qui lui échappe, dominer ce qui lui résiste, envahir ce qui s’exile, faire sien ce qui lui manque.
Il s’introduit sans mot dire et dérobe à l’aveugle ce que le halo bleu de sa lampe torche offre à son aliénation.
…Fermer les yeux et se taire sur un acte sans nom.
[[[ Ce qui est fait dans l’ombre ne peut être nommé.
Ce qui ne se sait passe sous silence
Sans conscience point d’existence ]]]
Trouver une île entre foule anxiogène et huis-clos mortifère
Un asile entre psychose collective et sociopathe reclus
Un équilibre entre son anomalie et son anonymat.
Il faut se faire soi-même anonyme pour entrer en communion avec ce qui est absent
Jouer avec un inconnu à double tranchant
A cheval entre le désir et la peur
Et rire.



