:: Au commencement : La Chute ::
Il me semble être déjà revenue, dans une de mes introduction passée, sur cette question anodine – et pourtant troublante quand on y réfléchit bien – que l’on me pose régulièrement (si ce n’est souvent), et qui est : “Est-ce que vous vivez de votre travail ?”
J’avais précédemment éludé le problème fondamental que cette question posait en trouvant une solution (et donc une réponse) qui prenait à rebours le poseur de question curieux et frivole.
Frivole parce cette question est presque devenu un lieu commun -un automatisme- dans les rencontres entre des personnes qui ont engagé leur vie dans quelque chose qui est plus qu’une simple activité ou un travail, mais un mode de vie, une manière de pensée (nous dirons “une religion intime”), et les autres – ces derniers, toujours un peu perplexes devant l’intangibilité pratique de la vie adoptée par -en l’occurrence- l’artiste.
Et cette réponse était simplement : “Apparemment, je n’en suis pas encore morte !”
Inutile de préciser que dans les occasions de “sorties mondaines” et de “monstration”, qui ne représentent même pas 5% (en étant optimiste) de la vie d’un.e individu.e qui consacre celle-ci à sa “religion intime”, il s’agit de réduire avec un quotient identique l’expression de ses raisons d’agir ainsi que de sa pensée profonde, afin de répondre à l’impératif social du ‘rapide et efficace’, tout en surfant sur la tendance actuelle qui mêle l’impertinence au tac-au-tac.
Mais peut-être puis-je m’offrir ici la possibilité (bien que restreinte, si j’espère ne pas vous perdre avant la fin de cette infolettre) de développer un peu plus ce que je pense être vraiment caché derrière, ou plutôt “au-delà”, de cette question. Nous passerons sur le point de vue du curieux, qui relève d’opinions et de croyances aussi diverses que vastes, car j’aimerais surtout pouvoir enfin répondre sans filtre à sa question :
Non, je ne vis pas de mon travail : Je vis mon travail.
Et c’est précisément parce que je vis mon travail, que je ne peux pas en vivre. Pour vivre de quelque chose, il faut que cette chose se situe hors de soi : qu’elle soit un objet, un produit, auquel on puisse donner une valeur objective. Or l’essence de l’authentique créativité est en soi, subjective, non monnayable (et de toute manière inestimable). Les œuvres réalisées par l’artiste sont une extension -une excroissance- de sa personnalité, qui s’extériorise sous la pression d’un besoin (plus encore que d’un désir) impérieux : comme celui d’un cri de soulagement.
A quel moment, dites-moi, cette définition peut coïncider avec un argument de vente ?!
“Mais ! – allez-vous me répondre – quid des œuvres que vous mettez à la vente ?”
Et bien, figurez-vous que malgré toute l’énergie que nous mettons à nous extraire de la société pour aller chercher au plus profond de nous cette force qui nous anime, nous ne pouvons complètement nier (si l’on considère l’œuvre créée comme un acte de prise de parole) que la dite parole n’a de sens que quand elle est reçue, perçue, entendue. L’expression est un appel indirect à l’écoute.
Or, ce que nous (dé)livrons au public se pose comme autant de monolithes (ou ‘paroles inébranlables’) car une fois l’œuvre exposée, l’action qui leur a donné vie est maintenant terminée. Reste une chose figée dans le temps, qui vous parle, ou qui ne vous parle pas, mais sur laquelle vous n’avez rien eu à dire et vous ne pouvez plus rien dire, pour la changer.
Ceci est perturbant pour vous, et c’est pourtant la corde tendue sur laquelle nous faisons des allers-retours comme des funambules afin de “faire le pont” entre notre marge (‘marge’ qui n’existe en tant que telle qu’à la condition qu’il y ait un ‘centre’) et le lieu de rencontre (le “forum” : la place du marché). Et c’est donc aussi la “contrainte” avec laquelle il nous faut marchander.
Je suis donc en train de vous dire que l’artiste arrive en place public, avec, comme seul objet à vendre, une forme d’excroissance de sa propre personne. Pas étonnant que les vieux thèmes émoussés du freak-show et du bal des excentriques reviennent encore et toujours définir l’univers non seulement des artistes, mais de tous ceux qui ont sincèrement choisi un mode de vie loin du centre névralgique des activités humaines.
Et j’utilise le mot “marchander”, car nous sommes bel et bien dans un système économique dans lequel il n’y a pas de place laissée à une quelconque vie qui aurait un but supérieur à celui de ‘produire des biens de consommation afin d’acquérir d’autres biens de consommations’ (par ailleurs tous périssables). Et tout ce qu’il nous reste, c’est d’offrir en sacrifice au centre de l’arène des œuvres qui tendent à être intemporelles mais qui, par cette transition, prennent immédiatement l’apparence de productions vaines et superflues (n’entendé-je pas souvent que l’art est “inutile” ? c’est parce qu’il est une fin en soi, et non pas un moyen). Le mieux que nous puissions espérer, c’est de rencontrer des individus qui auront une sensibilité assez fine pour capter l’essence que nous avons instiller dans l’œuvre.
Malheureusement bien souvent, il nous faut sacrifier une part de ce qui revient au besoin vital (ce qui nous anime) à la nécessité (ce qui nous fait vivre – plus trivialement : ce qui remplit notre frigo) et ainsi ne plus tout à fait (ou plus du tout) livrer en place public une ‘extension de notre être’, mais un ‘auxiliaire à la vie de l’autre’, c’est à dire au lieu d’une œuvre d’art : un produit de consommation.
Et là commence la chute de l’artiste.



